141.
Elle fait un rêve où elle voit à nouveau son homonyme en toge blanche tenant en main Les aventures de Cassandre Katzenberg. Le ciel est noir, pollué, le soleil a du mal à percer au milieu des fumées éparses.
— Non, je ne veux plus te voir ! lance la jeune fille dans son rêve, laisse-moi ! Tu ne me l’avais pas dit mais on ne peut rien faire. Rien. C’est tout le système qui est pourri. Il n’existe aucune chance de sauver les générations futures. C’est NOUS qui vendons les explosifs aux terroristes et qui les soutenons pour importer du pétrole.
— Calme-toi, Cassandre.
— Ce policier a raison, personne ne renoncera à sa voiture. Les sommes investies pour sauver des vies ne seront jamais aussi énormes que celles investies pour tuer des innocents. Toute une génération de fanatiques arrive pour détruire tranquillement la civilisation et réduire les libertés. Des barbares, comme par le passé. En plus, pour leur faciliter la tâche, on a inversé les valeurs et on les présente comme de sympathiques adversaires du capitalisme ! Les intellectuels de tout bord leur trouvent des excuses. Leurs meurtres sont non seulement impunis mais légitimés par une logique tordue à laquelle tout le monde croit. Rien ne pourra plus les arrêter. C’est comme un couteau qui s’enfonce dans un sac de blé. Ils sont pointus et durs, et nous sommes mous et fragiles. Ils ont un discours primaire et nous leur opposons des arguments compliqués et confus. Ils vont forcément gagner. Ils ont déjà gagné.
— Tais-toi, Cassandre.
— Non, l’humanité entière est devenue folle, fascinée par sa propre autodestruction. Elle fabrique le poison pour se détruire et admire son agonie, elle la présente même en spectacle son et lumière tous les soirs aux actualités.
— Arrête, ton comportement est puéril. Suis-moi, ordonne la Grande Prêtresse.
— Tu vas m’entraîner dans la salle des procès pour que je rende des comptes sur mon incompétence auprès des générations futures ?
— Non.
— Tu vas me conduire dans l’Arbre du Temps pour me faire assister à un nouvel attentat dont tout le monde se fout et sur lequel, de toute façon, je ne peux plus agir ?
— Non. Suis-moi. J’ai quelque chose à te montrer.
Le ciel obscur et pollué devient peu à peu lumineux. Les deux femmes remontent vers le temple d’Apollon en haut de la colline centrale de la ville de Troie. Là, un couple les attend. Cassandre reconnaît ses parents. Cette fois ils ont de vrais visages, semblables à ceux de la photo qu’elle avait repérée dans leur chambre.
La jeune fille se jette dans leurs bras et les serre contre elle.
— Maman ! Papa !
— Cassandre. Ma Cassandre chérie.
— Attends, ils ne sont pas seuls…, dit la femme en toge.
Alors, accompagnée de ses parents, la nouvelle Cassandre pénètre dans une grande pièce circulaire assez semblable à la salle de la Bibliothèque nationale avec sa coupole, ses rayonnages, son puits de lumière central.
Là, elle aperçoit des centaines de couples vêtus de costumes de toutes les époques.
— Qui sont-ils ?
— Tous ceux qui ont fait l’amour pour arriver à ta naissance. Ici tes parents, là tes grands-parents, tes arrière-grands-parents, tes arrière-arrière-grands-parents…
La jeune fille suit du regard les couples qui s’avancent côte à côte, en se tenant souvent par la main. Elle remonte le temps en remontant les rangées. Finalement, elle se trouve face à une multitude de couples préhistoriques. Derrière eux, des couples de primates, puis des sortes de lézards, et des poissons dans des bocaux.
— Ce sont tes ancêtres. Tous. Ce sont leurs gênes qui t’ont façonnée, c’est leur histoire qui coule dans tes veines. Tu as vu les générations futures, il est temps pour toi de voir les générations passées. Tes générations passées.
Émerveillée, Cassandre se place au milieu de la salle circulaire.
— Ils peuvent m’aider ? demande-t-elle d’une voix étonnée.
— Ils le font en permanence. Ils sont en toi. Quand tu cours, quand tu te bats, quand tu rêves, quand tu réfléchis, tu bénéficies de toutes les expériences de leurs vies enfouies au fond de la mémoire de tes cellules. Tu es le résultat de l’amour et de l’expérience de vie de tous ces êtres. Mais ce n’est pas tout, annonce la prêtresse.
Elle frappe dans ses mains. Un autre groupe formé de centaines d’individus apparaît.
— Un être humain c’est au départ : 25 % d’hérédité, 25 % de karma, et 50 % de libre arbitre. Les premiers étaient ton hérédité. Voici maintenant ceux de ton karma. En quelque sorte ta deuxième famille.
L’expression a l’air de la ravir.
La jeune Cassandre contemple cette foule muette qui semble attendre tranquillement.
— Tous ces gens sont en toi. Tous t’ont aidée depuis ta naissance et ils ne te laisseront jamais tomber.
Cassandre respire amplement.
— Que sont tes minuscules épreuves actuelles face à ces magnifiques alliés ! De quoi peux-tu avoir peur, désormais ? Tu peux affronter sans crainte le futur, car ton passé te pousse en avant.
Alors, dans son rêve elle comprend.
Elle comprend qu’elle est encore plus puissante et plus consciente qu’elle ne l’a cru jusque-là. Elle comprend qu’elle n’a fait qu’utiliser une infime partie de son potentiel d’action sur le monde.
Elle comprend qu’elle peut réussir.